automne 2000
Par Laura Divine
New Ventures North
and
James Flaherty
New Ventures West

Le présent article décrit un modèle comprenant trois domaines essentiels de vie dans lesquels un leader doit être compétent, et expose les principes nécessaires au coaching des leaders dans ces compétences essentielles. Les trois domaines de compétence sont l'individuel (Je), le collectif ou communautaire (Nous) et le monde externe ou objectif (Objectif). L'utilité de ce modèle est liée à une compréhension fondamentale du coaching efficace qui amène le client à afficher une performance excellente à long terme, à s'auto corriger et à devenir autonome. L'article traite ensuite d'applications pratiques du modèle pour le développement de ces compétences essentielles.
Le coaching efficace conduit le client à afficher une excellente performance à long terme, à auto corriger et à être autonome (Flaherty, 1999). La performance en question concerne le domaine visé par le coaching. L'autocorrection est la capacité du client de s'observer, de constater quand sa performance dévie de sa trajectoire et de rectifier le tir. L'autonomie désigne le fait pour le client d'assimiler les compétences acquises par le programme d'auto-observation, d'auto-évaluation et d'autocorrection, et de les appliquer en permanence à d'autres aspects de sa vie.
Si le but du coaching est d'amener une modification de comportement, alors la mission du coach est de déterminer ce qui peut produire l'effet souhaité sur le comportement. Le diagramme qui suit montre que le comportement découle de la structure d'interprétation du client (Flaherty, 1999). En d'autres termes, notre perception du monde à un moment donné dicte notre réaction (Heidegger, 1962; Dreyfus, 1991). Dès que nous entrons dans un bâtiment que nous reconnaissons comme étant un restaurant, nous amorçons la série de gestes qui nous semblent convenir au fait d'être dans un restaurant. Outre le lieu lui-même, un autre élément nous porte à agir comme nous le faisons, à savoir la signification que nous associons à ce lieu (Heidegger, 1962; Dreyfus, 1991). La structure d'interprétation, ou la façon dont l'observateur voit le monde, comprend les engagements, les projets et les relations qui constituent l'univers de l'observateur, ainsi que l'environnement dans lequel il évolue.

Comme nous sommes habituellement inconscients de l'influence de notre structure d'interprétation sur notre comportement, le rôle du coach consiste à trouver des façons de rendre explicites et accessibles au client les structures d'interprétation du client lui-même (Flaherty, 1999). Pour ce faire, il utilise le langage (parler et écouter) de manière à créer de nouvelles distinctions qui conduisent à une nouvelle façon de voir et qui suscitent de nouvelles actions (Heidegger, 1962; Schön, 1983). Avec la pratique, cette façon de voir devient partie intégrante de la structure d'interprétation du client, sa nouvelle vision du monde, et le client est dorénavant capable de réagir à toutes les situations analogues sans l'aide du coach (Heckler, 1997; Schutz & Luckman, 1973).
Tout coach doit savoir, entre autres, comment utiliser des modèles pour comprendre la structure d'interprétation d'un client et évaluer le niveau de compétence de ce dernier (Flaherty, 1999). Le modèle des domaines de compétence permet d'étudier ces deux aspects. La partie qui suit décrit ce modèle, explique son utilité pour le leadership et expose les compétences essentielles qu'un leader doit posséder dans chacun des domaines.
Ce modèle est inspiré de la théorie de la réaction communicative de Habermas, qui définit les structures générales de la communication permettant aux locuteurs compétents d'engager des interactions efficaces (Braaten, 1991). Selon Habermas, le monde comporte trois domaines de réalité, et pour fonctionner efficacement dans ce monde nous devons posséder des compétences dans chacun d'eux. Ces trois domaines sont l'individuel (Je), le collectif ou communautaire (Nous) et le monde externe ou objectif (Objectif) (Wilber, 1996).
Le domaine du « Je » est le monde dans lequel l'individu évolue seul. L'expérience subjective ne peut être pleinement saisie que par la personne qui la vit, dans le corps qui lui est propre - la manière dont le « Je » perçoit le monde et l'interprète (Wilber, 1996). La connaissance de soi est indispensable pour apaiser la souffrance inhérente au domaine du « Je », et la compréhension que l'individu peut avoir du « Nous » ou de l'« Objectif » ne peut en aucun cas supplanter l'importance du « Je » pour son bonheur et sa sérénité. L'accès à ce domaine passe par l'observation de soi, qui peut révéler des schèmes d'expériences et de réactions, à condition qu'elle soit systématique et prolongée (Heckler, 1997; Schön, 1983). Personne d'autre ne peut accéder à ce domaine, à moins d'engager la conversation avec l'individu (Braaten, 1991). Par conséquent, les individus restent toujours entourés de mystère. Les pratiques auxquelles les gens s'adonnent, consciemment ou non, recréent sans cesse le domaine du « Je » (Schutz & Luckman, 1973). Les améliorations intentionnelles dans le domaine du « Je » ne sont possibles que dans la mesure où l'individu sent ou croit qu'elles sont réalisables et qu'il a ou peut avoir accès aux ressources nécessaires. Enfin, chaque domaine du « Je » estime qu'il agit judicieusement, systématiquement et dans son propre intérêt. Quand cette interprétation est mise en cause, l'individu réagit par le déni, le repli défensif et les émotions fortes (Wilber, 1996).
Le domaine du « Nous » est la manière dont « Nous » percevons le monde. C'est un point de vue collectif sur un moment et un endroit donnés. Il est constitué par les pratiques, les rôles, les rituels, les significations, les valeurs et les récits sociaux qui déterminent ce qui est possible, précieux et vrai au sein d'un groupe (Wilber, 1996). Tous ces éléments se situent en « arrière-plan» et sont donc invisibles ou tenus pour acquis par les membres du groupe (Braaten, 1991). Les domaines du « Nous » existent en dépit des opinions individuelles et sont régis par leurs propres traditions (Wilber, 1995). Nous sommes efficaces dans la mesure où nous avons conscience de cette réalité et agissons en conséquence. De plus, tous les membres du domaine n'ont pas le même pouvoir. La compréhension de ce domaine n'est possible que si on en est partie prenante. Autrement dit, on ne peut pas pleinement le comprendre de l'« extérieur ». L'accès à ce domaine passe par le dialogue, la conversation et les relations (Braaten, 1991). Nul ne peut le révéler complètement à autrui. On le découvre en violant ses règles, ses valeurs ou ses normes. Pour transformer un domaine du « Nous », il ne suffit pas que quelqu'un ait trouvé la « vérité » et essaie d'en convaincre d'autres. Il faut plutôt inventer un paradigme qui comporte quelque chose d'observable, un processus pour l'observer et une façon de vérifier l'observation pour que les gens puissent voir cette « vérité » eux-mêmes (Wilber, 1996). Enfin, les domaines du « Nous » s'épanouissent lorsque les membres y contribuent individuellement et veillent à maintenir et à améliorer l'environnement commun (Wilber, 1995).
Alors que les domaines du « Je » et du « Nous » sont des domaines d'interprétation, le domaine de l'« Objectif » est celui de la science et de la technologie, de la nature objective, des formes empiriques et des processus (Wilber, 1996). Il concerne les objets, l'impersonnel, les schèmes empiriques. Le domaine de l'« Objectif » ne peut être élargi de manière à expliquer des réalités propres au domaine du « Je » ou du « Nous ». Ainsi, la couleur bleue peut être définie comme une fréquence de la lumière, mais nous ne serons jamais capables de mesurer tout ce qu'elle évoque pour nous en tant que couleur des yeux de notre fille (Barrett, 1979). L'invention des outils, des appareils et des procédés chimiques et physiques passe par la maîtrise des lois du domaine de l'« Objectif ». On pénètre dans ce domaine en apprenant à observer certaines distinctions et en comprenant comment les observations sont décrites (Borgmann, 1984). Les choses appartenant au domaine de l'« Objectif » conservent leurs propriétés tant qu'une force n'agit pas sur elles (Wilber, 1996). Le but de la science est de comprendre ces propriétés et les forces qui s'exercent sur elles dans le temps. Ce domaine englobe ce qui est hors du champ de l'interprétation.
Tableau 1 : Modèle des domaines de compétence
| Domaine | Type de réalité | Caractéristiques | Compétences par domaine |
|---|---|---|---|
| « Mon » monde intérieur(JE) | Interprétative | Conscience, subjectivité, le moi, affirmation de soi, véracité, sincérité | Détermination Connaissance de soi Autocorrection Ténacité |
| « Notre » monde social(NOUS) | Interprétative | Éthique et morale, contexte commun, culture, visions du monde; compréhension mutuelle, bienséance, justesse | Relations Communication Leadership Inspiration |
| « Le » mondenaturel extérieur(OBJECTIF) | Objective | Science et technologie, nature objective, formes empiriques | Processus Technologie Mesures Statistiques |
Comme ces trois domaines se retrouvent dans toute organisation, plus les leaders sont capables de fonctionner efficacement dans les trois à la fois et de déterminer, dans une situation donnée, quel domaine prédomine, plus grandes sont leurs chances de diriger leur organisation avec efficacité. La section qui suit décrit les compétences particulières (qualités et habiletés) qu'il faut posséder pour fonctionner efficacement.
Compétences essentielles des leaders dans chaque domaine
Dans chaque domaine, il faut un ensemble distinct de qualités et d'habiletés pour être efficace. Plus ces qualités et habiletés sont développées et équilibrées dans les trois domaines, plus le leader est compétent dans son travail de direction. Il arrive souvent, cependant, que le leader soit fort dans un ou deux domaines seulement. Au fil des ans, il sera porté, consciemment ou non, à compenser en s'entourant de collaborateurs qui possèdent les qualités qui lui font défaut, en délaissant certains aspects de son travail sous prétexte qu'ils sont sans importance, ou en mettant les bouchées doubles dans les secteurs où il excelle. Ces stratégies fonctionnent un certain temps mais tôt ou tard, avec les changements d'emploi, les mouvements de personnel ou simplement l'usure du temps, les lacunes commencent à faire surface. Les choses ne semblent pas tourner rond et le leader se demande pourquoi. Deux exemples :
Le tableau ci-dessous présente une liste des qualités et habiletés essentielles à chacun des trois domaines.
Tableau 2 : Qualités et habiletés essentielles
| Domaine | Qualité | Habileté |
|---|---|---|
| « Je » | Vision | Auto-observation |
| Passion | Connaissance de soi | |
| Intégrité | Autogestion | |
| Confiance | Capacité de se souvenir | |
| Curiosité | Cohérence interne | |
| Audace | ||
| " Nous » | Empathie | Écoute (équipe/préoccupations) |
| Fiabilité | Expression (possibilités/inspiration) | |
| Ouverture | Établissement de normes (perfectionnement des autres) | |
| Foi | Apprentissage | |
| Innovation | ||
| " Objectif» | Rigueur | Analyse (facteurs/sources d'inhibition) |
| Objectivité | Prévision (effets à court et à long terme) | |
| Ténacité | Vulgarisation | |
| Créativité | Établissement de modèles | |
| Concentration | Organiser/Prioriser/Diffuser |
Ce modèle peut servir de plusieurs façons en coaching. Premièrement, il peut servir à évaluer les compétences d'un leader et à déterminer sur quel point ou aspect ce dernier a besoin de coaching. Deuxièmement, il peut permettre à un leader d'accéder à de nouvelles distinctions et de nouvelles pratiques qui l'aideront à accroître sa force dans un domaine particulier.
Comprendre le poste et son titulaire
Tous les postes font appel aux trois domaines. Les proportions, cependant, varient d'un poste à l'autre. Pour mesurer les compétences d'un client dans ces domaines, il importe de saisir le poids relatif de ces compétences dans un poste donné. L'un des moyens pour y parvenir consiste à pondérer l'importance des domaines pour un poste déterminé en attribuant 100 points à chaque domaine, les points représentant des unités d'importance. Ces unités représentent ce qu'il est important d'accomplir dans ce poste pour réussir. Par exemple, un poste en marketing pourrait avoir un ratio de 20:70:10 pour les domaines du Je:Nous:Objectif, tandis que le ration d'un emploi en finances pourrait s'établir à 20:10:70. En utilisant cette forme d'analyse, on peut tenir compte des tendances suivantes :
Une fois que le ratio d'importance des trois domaines est établi pour un poste donné, le même principe peut être appliqué au titulaire du poste. À quels aspects de son travail le titulaire accorde-t-il de l'importance? On peut utiliser le tableau qui suit pour résumer cette information.
Tableau 3 : Profil schématique de chaque domaine
| Domaine | JE | NOUS | OBJECTIF |
|---|---|---|---|
| Caractéristiques |
|
|
|
| Poste | % _______ | % _______ | % _______ |
| Titulaire | % _______ | % _______ | % _______ |
Les contrastes entre la pondération du poste et l'importance accordée par le titulaire sont de bons indicateurs des aspects à améliorer chez le client. Par exemple, si un poste en marketing exige que 70 % des efforts portent sur le domaine du « Nous », mais que le titulaire consacre 70 % de son temps au domaine de l'« Objectif », il y a manifestement matière à ajustement. Ce contraste éclaire la structure d'interprétation du client et fait ressortir le besoin de développer ses compétences dans le domaine du « Nous ».
La prochaine étape peut consister à examiner les questions suivantes :
Ces modèles aident non seulement à comprendre le fonctionnement et la structure d'interprétation du client, mais aussi à déterminer les lacunes qui nuisent à son efficacité (Flaherty, 1999). Cette information sert de guide pour l'élaboration d'un programme de coaching et aide à expliquer au client quels aspects nécessitent un travail de coaching.
Moyens d'accroître sa force dans chaque domaine
Lorsqu'on sait sur quoi travailler et qu'on dispose d'un tel modèle, on peut établir de nouvelles distinctions avec le client. Il s'agit alors de déterminer quels exercices ou pratiques seraient utiles au client. La conception détaillée du programme de coaching tiendrait compte, bien sûr, des besoins spécifiques du client. La liste qui suit indique diverses façons de vous perfectionner dans chacun des trois domaines.
Le domaine du « Je »
Le domaine du « Nous »
Le domaine de l'« Objectif »
Le tableau ci-dessous présente quelques exemples permettant de se faire une idée du genre d'exercices qui favorisent le perfectionnement d'une compétence particulière.
Tableau 4 : Exemples d'exercices
DOMAINE DU « Je » : Exercice favorisant le perfectionnement continu Partie 1 : À la fin de chaque jour, prendre de 15 à 20 minutes pour répondre aux questions suivantes :
Part 2: At the end of each week, examine what you observed this week:
|
DOMAINE DU « Nous » : Exercice pour se mettre à la place de l'autre
|
DOMAINE DE L'« Objectif » : Définition des critères de performance
|
Le modèle des domaines de compétence, comme tout modèle, n'est qu'un moyen de faciliter la compréhension de ce qui se passe chez une personne, un groupe, dans une situation donnée, etc. Il présente des perspectives distinctes pour voir et comprendre. Ce modèle, pas plus qu'un autre, ne pourra jamais fournir « la» réponse. Il est impossible d'arriver à une réponse entière et ultime. Traiter avec des êtres humains comporte toujours une part de mystère. L'opportunité et l'utilité de ce modèle sont donc fonction de sa capacité à aider le coach à comprendre le client et à déterminer en quoi devrait consister le coaching pour aider le client à atteindre ses objectifs. Pour mesurer la valeur de ce modèle, il est conseillé de l'employer à titre d'essai avant de l'appliquer à un client.